Au plus près du vivant

― Episode  2 ―

STOP aux souffleurs : pour le bien-être de votre jardin – et le vôtre aussi !

Dans ce second épisode, Mark J Millan, neuroscientifique écossais spécialisé dans l’étude et l’amélioration du traitement des troubles cérébrauxCollege of Medecine, University of Glasgow, Scotland nous propose une réflexion collective dont le préambule est le suivant : « les souffleurs de feuilles sont-ils une malédiction inutile de la vie urbaine moderne ? »

Préambule

Si vous avez regardé le dernier film de Wallace and Gromit, « La Palme de la Vengeance », vous pouvez peut-être vous souvenir de l’incident mirobolant où le Smart-Gnome (« Nain-Malin »), Norbert, s’envole sur un Souffleur des Feuilles et finit par ruiner le jardin magnifique de Gromit dans le but de le rendre « propre et bien rangé ». Ce spectacle est loin d’être fantaisiste si l’on considère les dégâts que les souffleurs peuvent vraiment provoquer dans les jardins et d’autres espaces vertes. En plus, leurs effets néfastes ne se limitent pas à la flore et la faune, une affirmation qui risque d’être rapidement confirmée par ceux et celles qui ont déjà eu la malchance d’être assaillis par le bruit horrible d’un souffleur dans leur jardin, sur le balcon ou dans un parc public…

Les souffleurs en question ont été « inventés » il y a plus que 50 ans et, au début, sont restés relativement discrets. En revanche, depuis environ 10 à 15 ans, et dans une grande mesure entre les mains des sociétés de jardinage, ils se sont répandus progressivement dans les centres urbains et aujourd’hui sont présents plus ou moins partout. Aujourd’hui, de surcroît, ils sont utilisés tout au long de l’année – même s’il n’y a quasiment rien à souffler !! Cette pandémie de souffleurs tonitruants pose un problème sérieux de gêne occasionnée aux citoyens, et encore plus en raison de la véritable menace qu’ils présentent tant pour l’homme que pour la nature.

Partie 1 (sur 3)

Le but de cet article est de mettre en lumière les effets délétères des souffleurs, tout en insistant sur l’importance des feuilles mortes – élément intégral de la litière – pour le maintien de la biodiversité dans les jardins et d’autres espaces verts.

L’article se compose de plusieurs parties. Tout d’abord, nous allons considérer la composition et rôle écologique clé de la litière dans les jardins et d’autres écosystèmes terrestres. Ensuite, l’impact ravageur des souffleurs sur la litière – et par conséquence sur la biodiversité – sera évoqué. La partie suivante est consacrée aux dangers des souffleurs pour l’environnement et pour notre propre santé. Pour conclure, quelques stratégies sont proposées pour limiter les effets nocifs des souffleurs, notamment en s’appuyant sur les alternatives simples comme les râteaux, ou bien en laissant la litière tranquillement en place.

La constitution de la litière et son importance pour les jardins et la biodiversité

Bien que les feuilles mortes, surtout celles des chutes annuelles, soient un composant majeur de la litière, celle-ci réunit l’ensemble de la matière organique qui recouvre, protège et enrichit le sol des jardins, parcs, bois, forêts, haies, prairies et d’autres écosystèmes terrestres (FIGURE 1) (1,2). En plus des feuilles, donc, la litière est constituée d’un mélange variable de : brindilles et petits rameaux ; fruits et fleurs ; racines, tiges, pollen et graines ; champignons ; les dépouilles d’invertébrés, et les déjections de petits animaux. La litière contient également une bonne quantité d’humus généré par la décomposition de ce matériel organique, comme résumé plus loin. Ainsi, la litière correspond à une « croute vivante », soit mince soit épaisse, positionnée sur la terre, avec la couche arable juste en-dessous et d’autres horizons du sol localisés plus profondément. Grace à sa présence sur la surface, la litière protège le sol de la compaction, du gel, de l’érosion, de la dessiccation, des rayons ultraviolets, et également d’une exposition trop forte à la chaleur pendant les canicules d’été.

Mais c’est loin d’être tout. La litière est un réseau trophique complexe et un véritable microcosme de biodiversité dans la mesure où son contenu organique est fragmenté, décomposé et consommé par une diversité étonnante d’organismes (1-4). Les champignons et bactéries (« pourriture blanche ») s’attaquent aux feuilles mortes, agissant en synergie avec les détritivores comme les collemboles, staphylins, perce-oreilles, acariens, vers de terre et gastropodes. Leur broutage de débris végétaux rend la tâche des microorganismes plus rapide et plus facile. Par le biais de leurs actions collectives, et au bénéfice du sol, la litière est progressivement transformée en humus en parallèle avec la libération du carbone et des minéraux essentiels comme l’Azote, Calcium, Phosphore et Soufre. Les feuilles mortes représentent, donc, un compost naturel (et gratuit !) et un garant de la régénération et de l’auto-fertilisation du sol.

D’ailleurs, les espèces prospérant dans la litière ne se limitent pas à celles qui investissent dans sa dégradation et recyclage.  Les tas de feuilles mortes et d’autres restes végétaux offrent à la fois une cachette et un garde-manger précieux pour une pléthore d’invertébrés et de petits vertébrés. Elle grouille de millipèdes, centipèdes, araignées et faucheurs dont de nombreuses espèces sont prédateurs des détritivores. De même pour les coléoptères dont certaines espèces comme les coccinelles entrent en « diapause » (métabolisme ralenti) pour y passer l’hiver. On trouve également les œufs, chenilles et même les cocons de plusieurs classes de Lépidoptères comme les sphynx (5). En ce qui concerne les amphibiens, les crapauds (FIGURE 2) et les grenouilles y trouvent refuge pendant les chaleurs intenses et des journées sèches et en profitent pour fouiller la litière à l’affut des vers, limaces et d’autres délices.

Si vous avez un étang dans votre jardin, vous allez éventuellement rencontrer les tritons ou bien les orvets enrouillés sous les feuilles. Sortant surtout la nuit et sous la pluie, les salamandres exploitent la litière comme stock de cloportes, vers de terre et d’autres décomposeurs, et certains passent l’hiver bien planqués sous les tas isolants de feuilles ou dans la couche superficielle de la terre. Les petits lézards rentrent également dans le jeu en profitant de la litière comme abri et comme réserve de nourriture. Il ne faut pas, bien sûr, oublier les petits mammifères comme les musaraignes et les hérissons qui arrivent à flairer leur repas caché sur les feuilles, la litière également présentant un endroit idéal pour l’hibernation. Enfin, et surtout en hiver et au printemps, la litière est une source indispensable de nourriture pour une diversité d’oiseaux et leurs oisillons. On entend régulièrement le craquement des feuilles provoqué par les merles, étourneaux et grêles, et de temps en temps on peut apercevoir un troglodyte en train de débusquer des araignées et d’autres proies.

A partir de ces observations, on peut comprendre l’importance unique des feuilles mortes et d’autres composants de la litière pour la flore et la faune des jardins et d’autres habitats terrestres.

Figure 1 : Ramasseuse des feuilles, Tableau peint par Ernest Bieler, 1909 : musée de l’Art, Valais, Suisse. Les paysans récoltaient les feuilles dans les bois pour les ramener chez eux afin de protéger le sol en hiver et pour enrichir le sol dans leurs jardins potagers.

Figure 2 : Crapaud caché dans un tas de feuilles.

Vous découvrirez la deuxième partie le mois prochain. A suivre …

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