Au plus près du vivant

― Episode  5 ―

SEPTEMBRE, le mois où le ciel voyage (1/2)

Vol de Tadornes de Belon ©LBo

Tandis que nous préparons la rentrée, que les cartables se remplissent et que les vacances deviennent un souvenir, comme chaque année, à la fin de l’été, c’est le moment du grand départ pour certains. Ce grand départ là ne se passe pas dans les gares ni dans les aéroports. Il se joue au dessus de nos têtes et rares sont ceux qui le remarquent. Il suffit pourtant de quelques minutes pour les voir passer au-dessus de nous. Ces voyageurs discrets, ce sont des milliers d’oiseaux poursuivant un périple qui se répète depuis des millénaires. Essayons, en répondant à quelques questions choisies, de découvrir cette aventure fascinante.

Qu'est-ce que la migration ?

Le terme migration désigne l’ensemble des déplacements périodiques intervenant au cours du cycle, le plus souvent annuel, d’un animal, entre une aire de reproduction et une aire où l’animal séjourne un temps plus ou moins long, en dehors de la période de reproduction (Dorst 1962).

On distingue deux types de migration :

La migration vers les sites de nidification est la migration prénuptiale (ou de printemps). Les déplacements se font majoritairement vers le nord.

La migration de retour qui a lieu après la reproduction est la migration postnuptiale (ou d’automne). Cette fois, les déplacements se font vers le sud.

Pourquoi les oiseaux migrent-ils ?

Contrairement à une idée reçue, après la période de reproduction, les oiseaux ne migrent pas parce qu’ils craignent le froid de l’hiver. Le froid joue ici un rôle indirect. En effet, sur les sites de reproduction, l’hiver entraîne une raréfaction drastique des ressources : les insectes disparaissent, les plantes ne produisent plus de graines, ni de fruits et le sol gelé rend inaccessible les vers et autres invertébrés. Il devient donc plus avantageux de gagner des régions plus chaudes où les températures vont leur permettre de trouver de la nourriture. Dans ces conditions, on pourrait donc se demander pourquoi les oiseaux quittent leur site d’hivernage ? C’est parce les ressources sur le site d’hivernage ne seront pas suffisantes pour maximiser la reproduction, notamment avec l’arrivée de nouvelles bouches à nourrir. La migration n’est donc pas une fuite devant le froid, mais une stratégie de survie qui consiste à utiliser de manière optimale les ressources alimentaires dans le temps.

L’étang de l’Epinoche à Montesson cet hiver sous une couche de glace, rendant l’accès aux poissons difficile. ©CGa

Est-ce que tous les oiseaux migrent de la même façon ?

Hirondelle rustique. ©LBo

Chaque espèce ou individu migre à sa propre façon. Mais, on peut identifier quatre catégories.

Tout d’abord, il y a les grands migrateurs qui font un très long voyage entre leur site de reproduction et le site d’hivernage. C’est le cas pour les coucous ou les hirondelles qui parcourront 6000 km vers le sud pour hiverner jusqu’en Afrique équatoriale. Fait insolite : il a été observé que les hirondelles nichant en France  passent l’hiver en Afrique francophone (Cameroun, Gabon, Nigeria) tandis que les hirondelles de Grande-Bretagne vont plus loin dans l’hémisphère sud, en Afrique anglophone (Afrique du Sud, Lesotho, Zimbabwe).

D’autres oiseaux font des trajets plus courts vers le sud de l’Europe ou le nord de l’Afrique comme les cigognes blanches ou les pouillots véloces.

Chez les migrateurs partiels, une partie de la population part, l’autre reste. Le rouge-gorge familier ou le pinson des arbres se comportent ainsi selon la rigueur de l’hiver. D’ailleurs, le nom latin du pinson des arbres est Fingilla coelebs, coelebs signifiant célibataire en latin. Ce nom a été choisi par Linné car en Suède, seules les femelles et les juvéniles migrent en hiver alors que les mâles, très territoriaux, restent sur place.

Enfin, d’autres préféreront s’éloigner très peu de leur site de reproduction car leur nourriture est présente toute l’année comme le héron cendré, les mésanges, les moineaux ou bien les pics, ces derniers mangeant des insectes ou leurs larves situés sous les écorces.

Fait insolite : une étude réalisée par Daniel Sol et son équipe auprès de 105 espèces européennes révèle que les oiseaux sédentaires possèdent, en moyenne, un cerveau plus développé que les migrateurs. Cette différence pourrait être liée à leur besoin de mémoriser, d’explorer et de trouver de nouvelles sources de nourriture, parfois dissimulées dans la litière, sous les écorces ou au cœur du feuillage.

Contrairement à une idée reçue, la migration qui se déroule en ce moment ne signifie pas le départ de tous oiseaux de nos contrées : certains d’entre eux arrivent chez nous pour passer l’hiver. On peut citer par exemple la sarcelle d’hiver, certaines grives comme la grive mauvis ou la grive litorne, le rouge-gorge familier dont certains individus reviennent de l’Europe de l’est.

Quand le moment de partir est-il arrivé ?

Mésange à longue queue. ©LBo

Outre la diminution des ressources alimentaires, d’autres facteurs interviennent pour déclencher le départ, comme par exemple la diminution de la durée du jour. Celle-ci déclenche la sécrétion d’une hormone (la mélatonine) qui exerce une influence importante sur l’horloge biologique interne.

Une fois qu’ils comprennent qu’il est temps de migrer, ils rentrent dans une frénésie alimentaire. Ils commencent à faire des réserves stockées sous forme de graisse. Chez certaines espèces, la masse corporelle est doublée avant la première étape de migration. Un petit passereau tel que le phragmite des joncs peut passer d’une masse habituelle de 11-13 grammes à 22-24 grammes. Mais cette prise de poids a des limites : un individu trop engraissé sera handicapé dans ces déplacements et dépensera plus rapidement son énergie. Tout est donc une question d’équilibre.

Pour conclure

Juvénile de Pie-grièche écorcheur. ©CGa

Septembre est le mois où des milliers d’oiseaux entament l’un des plus extraordinaires voyages du monde vivant. Alors que nous reprenons nos habitudes, prenons quelques instants pour lever les yeux vers le ciel. Une simple promenade matinale, une paire de jumelles si l’on en possède, et surtout un peu de curiosité suffisent. Vous verrez les groupes d’hirondelles qui se rassemblent avant le départ, entendrez les cris des oiseaux en migration ou apercevrez un vol de grands oiseaux dessinant un V parfait au-dessus de la vallée de la Seine.

Ce spectacle est d’autant plus remarquable qu’il se déroule sous nos yeux. L’année dernière, une observation d’un groupe de cigognes a été faite au dessus des champs de Montesson alors qu’elles décrivaient des cercles dans le ciel afin de prendre de l’altitude. Dans la zone humide, toujours à Montesson, on peut aussi avoir aussi la chance voir brièvement des individus en halte pour reprendre des forces avant de poursuivre leur voyage comme c’était le cas pour un chevalier arlequin ou un jeune pie-grièche écorcheur qui partait pour sa première migration.

Depuis bientôt un an, l’accès du public à la zone humide est restreint, offrant davantage de tranquillité à la faune et permettant déjà l’observation de nouvelles espèces. Souhaitons que cette quiétude favorise encore davantage les haltes migratoires cette année, afin qu’un plus grand nombre d’oiseaux puissent y reprendre des forces avant de poursuivre leur voyage. Et qui sait ? Le prochain grand départ pourrait bien passer juste au-dessus de votre jardin, sans billet, sans passeport… mais avec une précision qui force l’admiration.

Comme indiqué précédemment, septembre n’est pas le seul moment de l’année pour admirer ce balai. La migration se poursuit en octobre. C’est pourquoi, je vous donne rendez-vous le mois prochain pour poursuivre notre voyage.

 

Crédit photographique

Les photos créditées de LBo sont de Laurent Bouilleau

CGa de Chrystèle Gardère

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